..........Gracieuse tel un ange marchant sur un lac de brume, je la vois enfin. C'est elle. Elle que j'ai vainement cherchée, souvent attendue sans jamais la rencontrer. Elle est ma moitié, je le sais, j'en suis sûre. Comme le yin et le yang, elle est celle sans qui je ne peux exister pleinement. Une telle douceur se dégage d'elle qu'il est impensable que le diable ai jamais songé une seule fois à en faire l'instrument de sa vengeance ici-bas. Et pourtant elle est si belle, les mouvements de son corps d'une telle légèreté que j'en ai mal au plus profond de mon être. Mal de ne pouvoir la frôler, mal de ne pouvoir la protéger et faire de mes bras un magnifique havre de paix où nous serions seules au monde.
Je commence à peine à entrer en transe que déjà elle s'évapore, telle Cendrillon à minuit, me laissant seule avec moi-même.
..........5h45.
..........Le bruit abominable de mon réveil me fait sursauter. D'un geste brusque, je l'envoie valser.
Ce rêve était si doux que j'essaye de m'y replonger. Je me pelotonne sous ma couette, tentant de prolonger l'instant mais déjà ma mère m'appelle depuis le salon :
- Yulia, lève-toi !!!
..........Enfermant mon rêve dans un coin de ma mémoire pour le libérer à nouveau le soir venu, je me décide à me lever : après tout, il faut bien s'occuper des chevaux avant de partir à l'école.
..........Ma chambre est glaciale. Le givre a dessiné des fleurs sur les carreaux de ma fenêtre. Cette nuit encore le froid de décembre a sévi, transformant la neige en une épaisse couche de glace.
..........Rapidement je m'habille, enfilant un gros pull-over tricoté par baba Slava et un jean usé par les ans avant de dévaler les escaliers qui grimacent sous mes pas.
- Et bien, tu m'as l'air d'excellente humeur ce matin ma fille, s'exclama Vladimir. Aurais-tu quelque chose à nous annoncer ?
..........En disant cela, mon père jette un coup d'½il malicieux à Natacha, ma maman. A coup sûr, ces deux-là s'imaginent qu'il y a un garçon là-dessous !
- Pourquoi ? dis-je entre deux gorgées de chocolat chaud. Faut-il forcément être amoureuse pour être joyeuse ?
..........Sur ces paroles, je finis mon bol de chocolat à toute vitesse. Puis embrassant sur la joue mon père et ma mère, je file au dehors.
..........L'écurie sent bon le foin, le bruit des animaux dans leurs box me parvenant aux oreilles comme une musique apaisante. Je n'ai pas encore franchi le pas de la porte que déjà Diva montre le bout de ses naseaux par-dessus la porte de son box, m'accueillant par un hennissement sans équivoque.
- Oui ma belle, moi aussi je suis contente de te voir.
..........Diva, c'est ma jument. Mes parents me l'ont offert quand j'avais dix ans. On peut dire qu'on a quasiment grandi ensemble. De la race des Hanovriens, en prenant de l'age, Diva est devenue un animal magnifique. Sa robe alezan brûlé rappelle la couleur du chocolat. Bien proportionnée, elle a belle allure, le port de tête noble et fière.
Elle est formidablement douce, j'ai fait les quatre cents coups avec elle. Il y a deux ans, après une violente dispute où mon père m'a donnée la seule et unique claque de ma courte vie, je suis partie chercher Diva et je me suis enfuie avec elle. Sans nouvelles de moi, mes parents étaient morts d'inquiétude. C'est seulement cinq jours plus tard que je suis retournée à la maison, encadrée de deux policiers. Depuis cet épisode, mes parents sont très protecteurs vis-à-vis de moi, parfois à l'excès mais je ne peux pas leurs en vouloir : ce sont mes parents.
..........Entrant dans le box pour lui donner son avoine, je lui flatte l'encolure. Très câline, la jument met son museau sur mon épaule et je sens son souffle chaud dans mon cou. Tout en lovant ma tête au creux de son poitrail, mes doigts parcourent son beau pelage roux. C'est alors que me revient en mémoire mon délicieux rêve de la nuit et cet ange à la chevelure couleur de feu qui sème le trouble dans mon esprit.
« Bon, Yulia, il faut que tu t'actives, les chevaux ne vont pas se nourrir tous seuls »
A regret, je quitte Diva qui me regarde de ses grands yeux doux.
..........Passant d'un box à l'autre, je donne d'abord à manger à Choumka et son poulain. Trotteur d'Orlov, Choumka a une magnifique robe louvet. Facilement identifiable par son port de tête marqué par une liste débordante et une balzane en bracelet à l'antérieur droit, la poulinière a également une tache blanche en étoile sur l'encolure. Les hasards de la génétique ont voulu que son petit hérite de cette même tache étoilée au même endroit. Une fois la pitance distribuée, je continue ma tournée pour enfin de m'occuper de Zorka, le vieux cheval de trait de papa. Le vieux Frison a sa robe parsemée de poils blancs mais il est toujours aussi vif malgré son âge avancé. Ayant achevé ma distribution de fourrage, je jette un coup d'½il à ma montre. « Oulàlà, je vais être en retard ! Vite, il faut que je me dépêche ! »
..........En catastrophe, je rassemble mes affaires et je pars pour l'école.