..........La sonnerie retentit enfin. C'est le week-end-end-end et j'ai hâte de rentrer à la maison avec Lena. Toute la semaine nous avons parlé de cela et fait moult projets. Nous allons passer le week-end ensemble. C'est la première fois que Lena vient chez moi. Pour mes parents, c'est comme s'ils l'avaient déjà rencontrée tellement je parle d'elle à table le soir. Je suis un peu nerveuse quand même, j'espère que Lena se sentira comme chez elle à la maison.
..........Sans attendre que Monsieur Ivanovitch finisse sa phrase, je plie rapidement mes affaires, prête à déserter la classe à toute vitesse. Il règne un délicieux air de vacances bien que nous ne soyons qu'en mars. Tous les élèves sont euphoriques, pressés de commencer leur week-end. Comme tout le monde, Lena est très excitée, radieuse pour une fois de sortir du cadre de son internat. C'est un bon week-end qui s'annonce.
..........Sur le chemin du retour, nous discutons gaiement tous les quatre. Arrivés à la sortie du village, Sergueï et Tania bifurquent dans l'impasse Stalingrad où habitent les parents de Sergueï.
- Bonne soirée, les tourtereaux ! A lundi.
- Salut, les filles ! Amusez-vous bien.
..........Il nous reste encore cinq bonnes minutes de marche avant d'arriver chez moi. Le chemin est accidenté, les cailloux rendus glissants par la boue.
- Je suis contente de passer tout le week-end avec toi, me confit Lena
- Moi aussi, lui répondis-je. Je suis sûre que l'on va bien s'amuser. Ce soir nous serons seules à la maison, mes parents rentreront tard. C'est leur anniversaire de mariage et mon père a prévu d'emmener ma mère dîner en ville en amoureux. Nous avons la maison rien que pour nous ce soir.
..........Je ne sais pas si c'est mon imagination mais il me sembla qu'à cette annonce le beau visage de Lena se fendit d'un sourire à la fois ravi et en même temps un petit peu anxieux. Moi aussi je suis un peu nerveuse. Cela fait une semaine que je réfléchis et plus je réfléchis, plus je me perds dans le dédale de mes pensées. Tout ceci ressemble à un gigantesque imbroglio infernal. J'ai l'impression de devenir dingue. Il faut que je lui parle de ce que je ressens même si je ne sais pas trop bien la nature des sentiments que je lui porte. Ce qui est sûr, c'est que ces sentiments sont très forts. Je pense qu'il est maintenant temps que nous ayons une discussion toute les deux, et si l'occasion se présente pendant le week-end alors pourquoi pas la saisir.
- Nous arrivons, dis-je. Voilà ma maison.
..........Au bout du chemin, comme surgit de nul part, apparaît le grand corps de ferme dressé tel un roc dans la campagne isolée. Le grand portail dévoilant sa cours intérieure, Lena semble enchantée.
- Viens, suis-moi !
..........Prenant sa main, je l'emmène sur la droite en direction de l'écurie. Mainte fois, je lui ais décrit l'endroit et cette atmosphère dans lequel j'aime me retrouver. D'instinct, comme sachant par avance lequel des chevaux est le mien, Lena s'approche doucement de Diva.
- Elle est magnifique, Yulia !
- Comme toi.
..........Ma réponse la surprend, Lena me regarde d'un air interrogateur. « Oulàlà, je me sens devenir toute rouge, moi ! ». J'essaye de rattraper le coup :
- Oui, enfin je veux dire, son pelage me fait penser à la couleur de tes cheveux, réussis-je à bafouiller. « Pfffff, lamentable ! »
- En tout cas, elle est douce et gentille...Tout comme sa cavalière.
..........Lena ne se lasse pas de passer ses doigts dans la crinière de la jument. Cette dernière, curieuse, renifle les habits de mon amie ainsi que ses cheveux et son visage.
- Méfie-toi, elle va te faire un gros bisou bien baveux si ça continu !
..........Effectivement, à peine ma phrase achevée, Diva donne un coup de langue furtif sur la joue de Lena. Fou rire ! Lena et moi sommes pliées en deux.
..........Progressivement, nous nous calmons et c'est bras dessus, bras dessous que j'invite Lena à entrer dans la maison. La douce chaleur du salon contraste avec le froid piquant du dehors.
- Fais comme chez toi, dis-je. Mets toi à l'aise.
..........Lena quitte son manteau et le pose sur le canapé, aussi que son sac à dos.
- Tu me fais visiter ? *
..........A la manière d'un promoteur immobilier, je lui réponds en faisant des pitreries :
- Bien sur, Mademoiselle, je vous fais faire le tour du propriétaire ! On commence par le rez-de-chaussée. Si vous voulez bien me suivre, Mademoiselle.
..........Le salon est spacieux, l'âtre de la cheminée apportant une ambiance feutrée. Au fond à droite réside le coin télévision où trône le petit écran noir. Quant à la porte à gauche, elle dessert la cuisine.
- Maintenant, le premier étage, dis-je.
..........On y accède par un escalier en bois dont toutes les marches grimacent sous nos pas.
- C'est n'est pas très discret si tu veux te lever la nuit.
- C'est sûre, tu réveilles toute la maison, fit remarquer Lena.
..........Poursuivant la visite, on arrive au premier étage.
- Là, c'est ma chambre, mon univers à moi.
..........La pièce est certes un peu en bazar, quelques vêtements traînant sur la chaise de mon bureau. Près de la fenêtre trône mon grand lit avec ma peluche préférée dessus et en face une porte donnant sur ma petite salle de bain personnelle. De nombreuses photos règnent sur les murs, Lena les regarde. Des photos de famille à celles de Diva encore poulain, en passant par de nombreux dessins que je me suis amusée à faire, tout le pan de mur en face de mon lit ressemble à un immense patchwork d'images.
- J'aime bien la déco de ta chambre, Yulia.
- Merci, répondis-je. On descend ? Je vais nous préparer un bon souper.
- Tu m'avais cachée que tu étais un cordon bleu dis- moi.
- Pour être exacte, je pense plutôt que ce sera de la cuisine expérimentale, dis-je malicieusement
- Moi ça me va, je suis partante pour toute nouvelle expérience, répondit Lena, entrant dans mon jeu.
..........Dans la cuisine, l'atmosphère est à la fête. Nous nous préparons une bonne solianka au poisson avec en dessert de délicieux makivnyky. Tout en mangeant, nous discutons du programme du week-end.
- Voilà ce que je te propose, débutais-je, ce soir on se visionne un bon film. On verra bien à quelle heure on se couche. Et puis demain, après une bonne grasse matinée bien entendu, je t'emmènerais faire une ballade à cheval si tu veux.
..........A cette annonce, le visage de Lena se fit plus radieux encore.
- Super ! Je suis partante, s'écria-t-elle, tout en se jetant dans mes bras.
..........Cette démonstration d'affection me surpris sur le moment. Puis, m'apaisant, je referme mes bras autour de sa taille. Son corps pressé contre le mien, mon cas de conscience m'envahit soudain. Sentant intuitivement qu'il s'agit du bon moment, je me lance :
- Lena ? Il faut que je te parle.
..........J'ai toujours eu horreur des gens qui commence par cette fameuse phrase "faut qu'on parle !" Généralement, ce qui suit n'est pas plaisant à entendre. Pourtant, je ne trouve rien de mieux pour introduire le sujet qui m'accapare l'esprit depuis quelques temps déjà.
- Bien sûr, Yulia, tu peux tout me dire. Vas-y, raconte moi.
Voyant que quelque chose me traquasse, nous nous installons sur le canapé pour discuter calmement.
- Lena, commençais-je, ça fait quelque temps que je me pose tout un tas de questions et je n'ai jamais trouvé le bon moment pour t'en parler
- Oulà, Yulia, dis-moi de quoi il s'agit, tu commences à m'inquiéter en disant cela.
- Ce n'est pas facile à expliquer, Lena, et pour être honnête, j'ai un peu peur de ta réaction.
- Ne t'inquiète pas, me dit-elle d'une voix rassurante. Ça ne peut pas être si terrible que cela. Et puis, je suis ton amie, souviens-toi.
..........Un peu plus en confiance après ces paroles, je me décide enfin. «Courage ! Courage ! Courage, prends moi et ne me lâche pas !»
- Voilà, Lena. Avant que je te rencontre, je faisais très souvent un rêve bizarre avec une fille qui te ressemble étrangement. C'est très troublant parce que, tu vois, je rêve de la prendre dans mes bras. Alors quand tu as débarqué à l'école en décembre, c'était comme si ce rêve se matérialisait et j'avais l'impression que je te connaissais déjà... Je n'arrive pas à définir les sentiments exacts que j'ai pour toi. Quelque chose me dit que ce n'est pas bien, mais ce que je ressens est plus complexe que de l'amitié. J'aime ces moments que l'on passe ensemble, rien que toutes les deux. Et la complicité que nous avons est très précieuse pour moi...mais...Je ne sais pas comment l'expliquer mais... j'aime également quand tu me prends la main. Lena, je suis un peu perdue.
..........Restée silencieuse durant tout ce monologue, Lena n'a pas cherchée une seule fois à m'interrompre. Je n'ose la regarder en face, maudissant déjà mes paroles. Ça y est, j'en suis sûre, j'ai tout gâché. Je me force malgré tout à redresser la tête pour, honteusement, poser les yeux sur elle. Je m'attends au pire. Pourtant, sans crier gare, ses beaux yeux verts s'embrument, annonçant les larmes.
- Oh, Yulia, moi aussi j'ai essayé de lutter contre ce sentiment. Je ne sais pas non plus ce qui m'arrive depuis que je t'ai rencontrée. Tout ce que je sais, c'est que tu comptes beaucoup pour moi. Le monde dans lequel nous vivons n'accepte pas ce genre de chose et pourtant moi aussi j'aime les instants que nous partageons, ces moments qui n'appartiennent qu'à nous deux.
..........Les sanglots jusque-là contenus finissent par gagner Lena, nouant sa voix.
Nul besoin d'en dire plus. D'un commun élan, nous tombons dans les bras l'une de l'autre, pleurant tout notre saoul. Telle une berceuse, notre étreinte nous apaise progressivement, séchant nos larmes.
Puis, s'écartant de moi, Lena me regarde intensément. Vint ensuite l'instant que nous avions tant espérées sans jamais nous l'avouer vraiment. Caressant ma joue, Lena s'approche de mon visage et tendrement dépose ses lèvres sur les miennes. Baiser chaste et doux. Je ferme les yeux, savourant l'instant sans me soucier du "qu'en dira-t-on".
A mon tour, je prends l'initiative, caressant la crinière bouclée de Lena. Au creux de son cou, je m'enivre de son parfum, effleurant mille fois sa peau telle une aile de papillon. Puis à nouveau nous nous embrassons, chacune jouant avec les lèvres de l'autre. Nos baisers s'enhardissent, cette soif de caresses se fait plus pressante. Pourtant, quelque chose me retient.
..........J'ai peur de franchir le pas. Sans doute que Lena ressent la même chose que moi car déjà elle cesse de jouer, se lovant tendrement dans mes bras et posant sa tête sur mon épaule. Nous restons ainsi sans bouger, calmant nos sens, aucune n'osant rompre le charme. Nous n'irons pas plus loin ce soir.
- Je suis bien là avec toi, dis-je un moment après.
Pour toute réponse, Lena redresse la tête et dépose un baiser sur mon front.
Epuisées par toutes ces émotions, nous allons nous coucher.
..........Ce soir là, Lena partage mon lit. D'un commun accord, nous décidons de prendre le temps, refusant de brusquer les choses. Tout ceci est tellement nouveau et déroutant. Délicieusement déroutant.
..........Et c'est le c½ur léger que nous nous endormons tendrement dans les bras l'une de l'autre, chacune faisant de doux rêves.
* Ndl : J'en profite pour apporter ici une petite précision.
Un Russe ne vous fera jamais visiter sa maison, même si cela est la première fois qu'il vous reçoit. Ce n'est pas dans l'habitude des Russophones, les traditions dans le domaine de l'hospitalité étant passablement différentes de nos conventions européennes et occidentales en règle générale. C'est un trait sociologique dont il n'y a pas lieu de se sentir offensé : les maîtres de maison jugeant le plus souvent leur intérieur non digne d'être montré considèrent qu'il y a des choses bien plus intéressantes à discuter dans leur relation avec vous que de questions matérielles. Cette tendance s'estompe néanmoins quelque peu avec la nouvelle génération des années 90 mais quoi qu'il en soit priorité est donnée à l'échange et aux rapports humains avec le visiteur et ami.