CHAPITRE XXIX

..........Une serviette sur la tête, je me sèche énergiquement les cheveux. Puis, je les ébouriffe et dociles, ils se coiffent d'eux-mêmes en épis. Cela tombe bien : j'avais oublié mon gel de toute façon.
Je sors de la douche, m'enroule dans un drap de bain sec et ainsi légèrement vêtue, je rejoins à petits pas la chambre de Lena au fond du couloir.
..........Refermant la porte derrière moi, j'entends un sifflement. Lena est assise sur son lit, habillée et prête depuis un moment déjà. Elle sourit, l'air coquin. Puis, à la manière d'un macho ayant remarqué une jolie fille dans la rue, elle se remet à siffler. Nous éclatons de rire. Complices. Puis Lena se lève et s'approche de moi, féline. Promenant ses mains dans mes cheveux encore humides, elle ponctue ma peau de baisers dans le cou.
- Mon Ange, on va être en retard. Nous n'avons pas le temps de jouer, protestais-je faiblement tout en souhaitant qu'elle ne s'arrête.
- Vraiment ? Pas le temps pour te montrer combien je t'aime ?
..........Lascivement, elle applique ses lèvres au coin des miennes.
- Ce n'est pas que j'ai pas envie, mon C½ur mais...
..........Elle m'interrompt, frôlant ma bouche du bout des lèvres.
- ...Madame Gorlanova pourrait entrer et nous surprendre ainsi, continuais-je.
- Et alors ?
..........Autre baiser doux.
- Et alors ? Alors tu serais renvoyée. Reléguée à la rue.
..........Nous sommes tellement proches que je m'enfouis dans son regard. Ce regard d'émeraude pétillant de malice. Lena promène son souffle sur mon visage, jouant à me sentir vibrer de la respirer. Elle prolonge mon supplice, devinant sans doute combien l'attente de ses bras aiguise ce délicieux trouble au creux de mes reins. Je ferme les yeux de plaisir.
- Je m'en fous. Je viendrai habiter chez toi.
..........Lena prend un malin plaisir à jouer avec mes sens, s'amusant à dessiner de sa langue les contours de mes lèvres tandis que sa main remonte doucement le long de ma cuisse. Effleurement exquis. Je frissonne. N'y tenant plus, je l'attire brusquement à moi et l'embrasse fougueusement. Baiser prolongé. Baiser appuyer. Dans un élan d'excitation, Lena me plaque contre le mur, sa main explorant à présent les dessous de la serviette de bain tandis qu'elle glisse un genou entre mes cuisses. Les sens en éveil, je l'emprisonne au creux de moi, la faisant prisonnière en mes bras avides de son corps. Puis, l'enlaçant plus passionnément encore, mes mains à la recherche de sa peau chaleureuse glissent le long de son échine pour venir s'échouer sur les formes harmonieuses de ses fesses.
..........Toc. Toc.
..........Pas le temps de nous éloigner l'une de l'autre que déjà un visage ahurit apparaît dans l'entrebâillement de la porte. Tania!
Tania est aussi interloquée que nous le sommes. Gênées, Lena s'écarte et sans mots dire rajuste ses vêtements. Puis comme un appel à l'aide, risque un regard dans ma direction, les yeux remplis de doutes, s'interrogeant sur ce qu'il convient de faire à présent.
- Pardon...Je...Je...suis désolée...Je venais juste...vous chercher avant le début des cours...Je pensais pas déranger...Heu...Sergueï attend dans la cour, bafouille Tania pour tenter de briser le silence pesant qui s'est installé tantôt.
..........Sur le point de partir rejoindre Sergueï je la rattrape pourtant sur le pas de la porte, ne prêtant nulle attention aux regards en coin que me jettent les autres filles dans le couloir. C'est vrai, j'avais
oublié : je suis encore en serviette de bain.
- Tania ?! Je crois qu'il faudrait que l'on discute. Maintenant. Viens.
..........De retour dans la chambre, mon regard se pose sur Lena restée interdite, le visage pâle comme jamais.
- Mon Ange, tu devrais aller prendre l'air. Tu es toute blanche.
..........Elle hoche faiblement la tête, l'air quelque peu absent.
..........Je me rapproche d'elle, dépose un baiser sur sa joue avant de lui murmurer à l'oreille :
- Ne t'inquiète pas, ça va aller. Je m'occupe de tout. Va rejoindre Sergueï, s'il te plaît mon C½ur.
..........Elle me dévisage, l'air de demander : «Tu es sûre de ce que tu fais ? ». D'un petit sourire qui se veut déterminé, je lui fais comprendre que oui. Lena attrape alors son sac de cours au pied du bureau et sans un mot, jette un dernier regard dans la pièce avant de sortir.
..........« Sûre ? Moi ? Oh, non ! Je ne suis sûre de rien. Tania nous a vues nous embrasser. Ça ! C'est sûr. Mon Dieu, j'en tremble. Calme toi ! Calme toi ! Respire ! Un jour ou l'autre, il faut bien se jeter à l'eau. Alors que cela soit maintenant ou plus tard, quelle importance ? Autant saisir l'occasion. Allez ! Courage ! Saute et plonge ! »
..........Je m'avance rejoindre mon amie assise sur le lit de Lena.
- Tania ?
..........Je m'assoies à ses côtés.
..........Mon c½ur s'emballe. Je l'entends qui cogne avec force à mes tempes.
- Tania ? « Allez ! Plouf ! Lance-toi, trouillarde ! » Heu...Je suis désolée, je ne voulais pas que tu l'apprennes de cette façon...C'est stupide en plus parce que tu vois...Lena et moi ce matin on venait juste de décider de vous en parler...à Sergueï et toi...Et...
..........Elle m'interrompt :
- Yulia ?! Yul ! Yul ! Ecoute moi... Tu n'as pas à te justifier...On se connaît depuis tellement longtemps toutes les deux...Ne sois pas embarrassée...J'ai été surprise tout à l'heure voilà tout...Mais cela ne change rien entre nous...Que tu aimes les filles, je veux dire.
..........Tania m'adresse un clin d'½il accompagné d'un grand sourire complice.
- Non, Tania. Je n'aime pas les filles, je n'en aime qu'une. Une seule.
..........Malicieusement moqueuse, elle m'ébouriffe les cheveux.
- Houlà ! T'es mordue, toi ! Ceci dit, Lena est géniale. Je suis contente pour vous deux. Allez ! Habille-toi vite. Il y en a deux qui vont se demander ce qu'il se passe si nous ne les rejoignons pas très vite. Je t'attends en bas.
- Tania ?
- Hum ? lance-t-elle sur le pas de la porte.
- Merci.
- De quoi ?
- D'aussi bien prendre les choses.
- Je te l'ai dit : que tu sortes avec Lena ne change rien à l'amitié que je te porte...que je vous porte, à toute les deux. Ne te tourmente pas, ma Yulia. Tu auras toujours une place importante dans ma vie. Quelques soient tes choix. Et à l'avenir, si quelque chose te pèse sur le c½ur, n'hésite pas à m'en parler. Je ne te jugerai pas, tu le sais bien. Bon ! Et maintenant dépêche toi sinon nous allons vraiment être en retard ce coup-ci.
..........Frénétiquement, je cherche de quoi m'habiller. J'enfile le premier jean qui me tombe sous la main ainsi qu'un pull-over bleu. J'attrape mon sac au vol et à toute vitesse, je dévale les escaliers pour rejoindre ma petite bande qui m'attend à l'endroit habituel, sous le grand chêne.

# Posté le samedi 10 mars 2007 12:00

Modifié le samedi 10 mai 2008 12:18

CHAPITRE XXX

..........De loin, je les aperçois. Bien que souriante, Lena a le fard qui lui monte aux joues tandis que Serguei passe affectueusement son bras autour de ses épaules. Tania se tient quelque peu en retrait, guettant mon arrivée sans doute. Je lui avais dit que je ne serai pas longue. Résultat : il m'a fallue pas moins de dix minutes pour décider de ma tenue.
..........A peine le temps de les rejoindre que déjà Serguei m'enlace et, à la manière d'un grand frère protecteur, dépose un baiser bruyant sur mon front.
- Petite cachottière, va !
..........Et sans plus de commentaires, tous les quatre nous nous dépêchons de rejoindre notre salle de classe.


***



..........Je n'écoute pas un traître mot du cours. Quoi de plus rasoir que l'Histoire ? Bon d'accord, il y a d'abord les Maths. L'Histoire arrive en seconde position sur le baromètre de l'ennui. Franchement, je n'ai que faire de savoir que Paris ait été conquis en 1812*. Tout cela est à mille lieux de mes préoccupations présentes.
..........Le c½ur léger, plongée dans les méandres de mes pensées, je me remémore les évènements récents. Je suis heureuse. Comme libérée du poids d'un trop lourd secret que seules Lena et moi portions jusqu'à présent. Fière de moi, je le suis également. Et de ma Lénoscka bien sûr. Elle s'est confiée à Serguei tandis que moi, je discutais avec Tania. Tania. Serguei. Ces deux-là ne pouvaient pas mieux réagir. Et je mesure la chance que j'ai de les avoir. Tous. Autour de moi.


***



..........
Les cours terminés, il est à présent l'heure de rentrer.
- On se voit ce week-end ? demandais-je au moment de se quitter.
- J'y compte bien, mon Ange. J'ai la permission de sortie signée du proviseur. Je serai chez « Sacha » demain après-midi.
- D'accord.
..........Je l'embrasse. Furtivement. Tania et Sergueï sont là qui m'attendent.
- Bonne nuit, ma belle Lénoschka. A demain.
..........Je la regarde monter les grands escaliers de marbre et regagner sa chambre d'Internat. Puis, ayant disparue de mon champ de vision, je rejoins Tania et Sergueï restés à quelques pas de là. Et tous trois, nous prenons le chemin du retour, affrontant la bise glaciale de mars.


***



..........
Je pensais me réchauffer mais ce que je vois depuis le pas de la porte suffit à me glacer les sangs. Assise à la table du salon, ma mère est courbée en deux, la tête dans ses bras. Incompréhension totale. Cruellement, le temps s'arrête au moment où tout bascule. Je maudis cette seconde interminable qui s'étire en longueur. Que se passe-t-il, bon sang ? Les épaules secouées de spasmes, elle sanglote.
..........Figée, je cherche fébrilement mon père des yeux. Il est sur le canapé comme brisé, le visage également dans les mains. N'y ayant pas fait attention jusque-là, je remarque à l'instant que la télévision est allumée. Elle diffuse des images qui dépassent l'entendement. Sans crier gare, je suis saisie d'un éclair de compréhension qui me foudroie le c½ur. Ce ne peut être cela. Non, ce n'est pas possible. Un homme en gabardine s'adresse l'air grave et solennel à une nuée de microphones. Notre beau drapeau trône derrière lui, majestueux et impérial à la fois.
..........«...A été attaquée de la plus vile des manières. Ce jour d'hui, Géorgiens et Kazakhstanais ont envahi notre Beau Pays. C'est pourquoi j'en appelle à toutes les âmes valeureuses de notre Sainte Russie. Pour défendre notre Belle Patrie de cette infâme agression sans nom... »
- Papa ?
..........Aucune réaction.
- Papa ?
..........Il reste prostré malgré mes appels.
- PAPA !!! Qu'est-ce qui se passe, bon sang ?
..........Son regard d'azur se lève enfin dans ma direction. Il a les yeux rempli d'eau. La gorge nouée, il parvient à grande peine à dire :
- La guerre est déclarée.



*Ndl: Effectivement, Paris a été conquise par les Russes en 1812.
Pr la petite Histoire, c'est de là que provient le terme de "Bistrot" ou plutôt "Bystro"
(быстро) Et oui! C'est du Russe! Et non du Français^^
Les soldats russes qui quittaient les rangs de leur division pour boire un coup en vitesse commandaient leur verre en disant "Bystro!" (ce qui signifie "vite!")

# Posté le samedi 10 mars 2007 12:05

Modifié le samedi 10 mai 2008 12:18

CHAPITRE XXXI

..........Ces mots sonnent tel le couperet qui tombe. Ma gorge se noue. Mon c½ur s'emballe. Le sang cogne à mes tempes tandis que raisonnent dans ma tête les terribles paroles de mon père.
- Non ! Non ! Ce n'est pas possible.
..........Je parle fort. Je gesticule. Je brasse de l'air. Mais cela ne change rien à la situation.
..........Résignée et impuissante, ma mère jette un regard désolé en ma direction. M'ouvrant les bras, je m'y précipite, délivrant les rivières de mes yeux au creux de son épaule maternelle. Trompant son propre chagrin, elle s'emploie maintenant à me consoler, distribuant caresses et baisers à foison. Inlassablement, elle répète tout bas que ça va aller, que tout cela va s'arranger. Comme pour s'en convaincre elle-même. Et ses mots me bercent. Trop fatiguée d'avoir pleurée, je me laisse persuader par ses mots. Ses mots qui sonnent faux. Oui. Tout cela n'est qu'un cauchemar. Un horrible cauchemar certes, mais un cauchemar qui demain matin sera envolé.
..........La sonnerie stridente du téléphone me sort de ma léthargie et nous fait sursauter tous trois. L'air absent, mon père se lève du canapé où il s'était effondré tantôt et décroche :
- Allo ?
..........Une voix lointaine grésille dans le combiné sans que je puisse décrypter le sens de ses paroles. Silencieux, mon père écoute cette voix, le regard dans le vide. Deux minutes. Trois minutes. Cinq minutes passent ainsi dans un silence pesant avant qu'il lâche enfin :
- J'arrive tout de suite.
..........Et il raccroche.
..........Revigoré par cet appel téléphonique, il attrape au vol son blouson resté sur le canapé et enfonce sa chapka sur la tête. Interdites, ma mère et moi le suivons du regard.
- Où vas-tu ?
-...
- Volodia ?
- Ne m'attendez pas, je rentrerai tard.
..........Sans plus d'explications, il l'embrasse tendrement puis dépose un baiser sur mon front et, sans mot dire, sort de la maison.


***



..........Je n'arrive pas à trouver le sommeil, me tournant et retournant sans cesse dans mon grand lit froid. L'oreille tendue, je guette le moment où les marches de l'escalier vont enfin protester sous les pas de mon père. Mais rien. Toujours rien. Rien. Hormis ce silence horrible. Oppressant. Synonyme de l'absence. Et cette attente qui n'en finit pas.
..........Las et anxieuse, je m'occupe tant bien que mal l'esprit, promenant inlassablement mon regard entre le plafond et le cadran du réveil. Les minutes s'écoulent. Lentement. Très lentement. Puis, les heures. Et sans m'en apercevoir, la fatigue et la douceur des draps aidant, je m'assoupis et glisse dans un sommeil sans rêves.


***



- Après l'annonce de la nouvelle, mon père est sorti prendre l'air.
- Tu sais où il est allé ?
..........D'un mouvement de tête, je fais signe que non.
- Le mien est également parti hier soir, fait remarquer Tania. C'est étrange.
- Il paraît qu'une division blindée est entrée dans Volgograd.
- Quoi ? Déjà ? m'écriais-je. Serguei, tu es sûr ?
..........Comme convenu la veille, toute la petite bande s'est retrouvée « chez Sacha ». Mais ce samedi après-midi n'est pas aussi festif qu'à l'accoutumée. Le c½ur n'y est pas. Et pour cause.
..........En l'absence de communiqués officiels émanant du Kremlin, chacun cherche à s'informer comme il le peut. Par tous les moyens. L'incertitude faisant la part belle à la rumeur.
- Aux dernières nouvelles les Géorgiens ont franchi la frontière et marchent vers le Nord en direction de Rostov, dit Sacha en apportant nos boissons. Mes enfants, tout cela n'augure rien de bon, j'en ai bien peur.
- Mon père dit que les Kazakhs sont en train de remonter la Volga, tu crois que c'est possible ? demande anxieusement Tania.
..........On ne peut pas dire qu'il n'y ait foule au bar. Le village lui-même est étrangement calme pour un samedi après-midi. On dirait que chacun est resté chez soi. En famille. Cloîtré.
..........Voyant le peu de client au comptoir, Sacha en profite pour venir s'asseoir au milieu de nous et discuter.
- Je ne sais plus quoi penser, ma petite Tania. Tout cela est tellement absurde. Qui aurait pu imaginer que Géorgiens et Russes finiraient par se haïr au point de se faire la guerre ?
..........A ses mots une ombre passe, chacun baissant le regard au fond de son verre. Lena cherche ma main sous la table.
..........Afin de rompre le silence qui s'est installé tantôt, Sacha tente de répondre à Tania :
- En 1943, Hitler lui-même avait pensé remonter le fleuve Volga... Mais c'est plus facile à imaginer qu'à réaliser. Comme une belle femme, la Volga est mystérieuse. Capricieuse. Et imprévisible. Alors quant à savoir si le Kazakhstan a les moyens techniques de le faire, je ne sais pas...Hum... Mais disons que cela est fort probable.
..........Lena me sert plus fort la main.
- S'ils peuvent passer la Volga cela veut dire qu'en moins de deux ils seront ici, constate-t-elle gravement à voix haute ce que tout le monde pensait tout bas.
- A ton avis, Sacha, combien de temps avant de voir débarquer des militaires à Kurmanakovo ? demande Serguei.
- Une huitaine...deux au plus.


Petite précision : Kurmanakovo est une petite ville du Tatarstan située sur la rivière Volga à environ 80km au Sud de Kazhan

# Posté le samedi 10 mars 2007 12:24

Modifié le samedi 10 mai 2008 12:18

CHAPITRE XXXII

..........Une heure moins deux.
..........Un bruit sourd me réveille en sursaut. Je mets quelques instants à rassembler mes esprits avant de comprendre que cela vient du salon. Je tends l'oreille mais n'entends que mon c½ur affolé qui bondit dans ma poitrine. Retenant mon souffle, je focalise à nouveau mon attention pour mieux écouter. Il y a du monde en bas. Je suis toute ouïe mais ne distingue que des voix étouffées. Une conversation.
..........Prenant mon courage à deux mains je sors précautionneusement des draps et pose délicatement mes pieds nus sur le parquet, veillant à ne pas faire le moindre bruit. Il fait frais. J'enfile une veste par-dessus ma nuisette. Puis à pas de loup je me dirige vers la porte et tourne prudemment le loquet. Les gonds grincent malgré mes précautions. Je suspends mon geste. Aux aguets. Mais personne ne vient. Les voix continuent leur conversation. Je me détends et reprends ma progression.
La porte à peine entrebâillée je me faufile pourtant et sors de ma chambre.
Aussi légèrement que possible, je déambule dans le couloir. « Bon ! Maintenant, les escaliers.» Une à une je descends les marches, marquant une pause à chaque pas pour que ne craque le plancher.
..........Arrivée en bas, je perçois deux timbres de voix en plus de celle familière de mon père. Je risque un coup d'½il dans le salon. Furtivement. C'est tout juste si j'entrevois les silhouettes inconnues qui me font dos. Ce qui me saisit davantage, ce sont les traits tirés de mon père. Jamais je ne l'ai vu si préoccupé. Signe de nervosité, il tourne inlassablement entre ces doigts un morceau de papier chiffonné.
..........Second coup d'½il. Plus long cette fois. Mon attention se porte sur ces deux mystérieux hommes. De par sa carrure, celui assis à droite doit être quelqu'un d'imposant. Il va sans dire que sa centaine de kilos inspire le respect. La seconde silhouette en revanche apparaît beaucoup plus chétive et frêle comparée à son gigantesque voisin. Les trois hommes sont attablés autour d'une discussion pour le moins animée malgré les messes basses. D'aucun semble avoir remarqué ma présence. Adossée aux montants de la porte je reste embusquée là, veillant à ce qu'on ne puisse m'apercevoir depuis le salon.
- Quand l'as-tu reçue ? demande une voix haut perchée que j'attribue au plus maigre des deux inconnus.
- Il y a deux jours.
- Moi, je l'ai reçue ce matin même, précise la voix de mon père.
- Tu vas t'y rendre ? questionne le plus costaud.
- Je ne sais pas. Je n'aime pas la façon d'agir du Gouvernement. D'ailleurs, cela ne m'étonnerait guère que le Kremlin en profite pour faire le ménage. Les décisions qui ont été prises ces derniers jours sont, à mon sens, plus que contraires à l'intérêt commun. Et en même temps, on ne peut désobéir à un avis de conscription. Que vas-tu faire, toi, Sakharov ?
..........Ses dernières paroles me font l'effet d'un raz-de-marée. Dimitri. C'est le père de Dima. Je n'avais pas reconnu sa voix jusque-là.
- Je serais le premier à me battre pour mon Pays et défendre une cause juste. Là c'est différent. On nous demande d'assassiner nos frères.
- Ils nous ont envahis.
- Mais, Volodia, ce sont des Russes ! Les Géorgiens sont Russes au cas où tu l'aurais oublié. Cela fait des décennies que notre gouvernement les exploite et les opprime. C'est une guerre d'Indépendance !
- Hum...Peut-être as-tu raison. Et vous ? Quand pensez-vous, Monsieur Gordievski ?
..........Mon sang ne fait qu'un tour. Je savais bien que cette voix me disais quelque chose : Monsieur Gordievski ! Décidément ! C'est la soirée des insolites ce soir ! Le père de Dima et mon proviseur. A une heure du matin. Dans mon salon. En train de discuter avec mon père.
- Comme vous, mon cher Volkov. Je suis dans le flou. Les circulaires et autres paperasses que m'envoie le ministère sont incohérentes. Je reçois une consigne et son contraire dans la même journée si bien que je ne sais plus où donner de la tête. Quant à l'avis de conscription...De mon point de vue personnel, je ne dirais qu'une chose : faites attention à vous. J'ai entendu dire qu'une milice avait tout spécialement été créée pour mater les dissidents et enrôler les réfractaires aux armées. Oh ! Autre chose, tant que j'y pense. J'aurais une requête à vous soumettre, mon cher ami.



***




- Malgré toutes mes sollicitations et en l'absence de manifestations de la part de votre mère, pour votre sécurité je ne peux vous garder en interne plus longuement au sein de l'école.
- Je comprends, Monsieur le Proviseur.
..........Lena contemple honteusement le bout de ses chaussures. Baissant les yeux, je fais de même. Au sortir du cours d'Anglais, et sans plus de détails, nous avons eu la surprise d'apprendre par Monsieur Ivanovitch que nous étions convoquées dans le bureau du Directeur.
..........Embarrassé, Monsieur Gordievski déambule dans la pièce les mains croisées dans le dos.
- La plupart des internes a déjà été informée du retour dans leurs familles respectives. Je n'ai en revanche reçu aucune consigne de la part de votre mère... J'en suis navré...Mais...Aux vues de la situation actuelle des choses, il apparaît plus prudent que vous ne restiez pas seule en Internat. C'est pourquoi j'ai décidé, (Monsieur Gordievski m'adresse un petit signe de tête) en accord avec votre père, de vous placer chez les Volkov, Mademoiselle Katina.
..........Lenka délaisse enfin ses souliers et lève des yeux à la fois étonnés et ravis. Moi, je suis aux anges. Nous allons habiter sous le même toit. Passer nos journées (et qui sait ? peut-être nos nuits) ensemble. Lena se tourne vers moi, son regard s'illumine tandis qu'elle me presse plus fort la main. Un oiseau passe sur mon c½ur en fête.
- J'ai cru comprendre que vous vous entendiez à merveille, les enfants. Vivre en famille ne vous posera donc aucun problème. Bon ! Voilà qui est réglé. Et maintenant, filez toutes les deux. Il vous reste des bagages à faire, Mademoiselles Katina. Vous partez ce soir.
- Merci, Monsieur Gordievski.
- De rien, ma petite Lena.
..........J'ai déjà quitté le bureau quand, sur le pas de la porte, Lena se retourne :
- Heu...Monsieur?...Pensez-vous que ma mère puisse avoir quitté Moscou?
..........Monsieur Gordievski lui adresse un petit sourire désolé pour toute réponse.



***




..........Tenant Lena par la main, je l'entraîne dans les couloirs en direction des dortoirs. Un troupeau d'élèves patiente bruyamment devant la salle de musique pour leur dernière heure de cours.
- Hey ! 'Tention, vous deux ! protestent quelques-uns sur notre passage.
..........Nous traversons le groupe avant d'atteindre les grands escaliers que nous grimpons quatre à quatre. Et c'est à la fois toutes essoufflées et tordues de rire que nous refermons avec fracas la porte de la chambre.
..........Sous l'armoire, sa valise qu'elle a abandonnée là depuis son arrivée. Elle s'en empare et la dépose sur le lit avant de commencer à la remplir. Je la regarde faire un instant, la suivant amoureusement des yeux.
- Veux-tu bien m'aider ? dit-elle l'air faussement fâché.
..........Je ne prends pas la peine de lui répondre. Elle s'en étonne et cesse de s'affairer, m'observant tandis que j'allume sa chaîne hifi. A peine le temps de saisir sa brosse à cheveux que déjà la chanson commence. Premières mesures soul. Une voix rauque et suave se fait entendre.

“I never take anything for granted
Only a fool maybe takes things for granted
Just because it's here today
It can be gone tomorrow
And that's one thing that you
Never in your life ever have to worry about me
If I'll ever change towards you because
'Cause I love You...
I love You...
Just the Way...You are...”


..........Je m'approche d'elle à petit pas, sa brosse à cheveux en guise de micro et je me mets à chanter. "Don't go changing, to try and please me."
..........Lena se met à rire de bon c½ur tandis qu'un fard apparaît sur ses joues rosées de plaisir.
"I would not leave you in times of trouble."
..........J'ai l'air parfaitement ridicule mais je n'en ai cure. Voir les étoiles de ses yeux s'illuminer m'incite à poursuivre mon petit jeu.
"I took the good times, I'll take the bad times, I'll take you just the way you are."
..........Ayant abandonné mon micro je l'enlace à présent, nouant mes mains sur son ventre, mon visage au creux de son cou respirant son parfum tandis que nous berce la musique.
"We never could have come this far."
..........Pour chercher ma chaleur Lena s'accole davantage à moi tout en nouant ses phalanges aux miennes.
..........Et quelques baisers papillons plus tard je dénude ses épaules, découvrant sensuellement la rousseur en étoile sur sa peau.
"The way that I believe in you."
..........Sans plus nous soucier du monde, dans un moment qui n'appartient qu'à nous seules, nous nous aimons. Tendrement. Et comme l'océan capricieux et puissant qui s'en va mourir sur les galets, une déferlante de plaisirs nous submerge. Je me cambre sous la caresse et m'échoue sur sa peau, les yeux fermés tandis que s'unissent les corps.

I said I love you and that's forever
And this I promise from my heart
I could not love you any better
I love you just the way you are.

Barry White, Just The Way You Are.

# Posté le mardi 20 mars 2007 16:00

Modifié le samedi 10 mai 2008 12:19

CHAPITRE XXXIII

..........Voilà une semaine à présent que Lena et moi vivons sous le même toit.
..........Ses valises faites, elle a emménagé dans la petite pièce voisine de la mienne. Cette fameuse pièce. Cette chambre qui aurait accueillir un enfant, se serait emplie de gazouillis, de cries, de rires et de pleures aussi parfois. Cette chambre d'enfant qui aurait respiré la joie de vivre si seulement...Si seulement le sort n'avait pas enlevé le trésor que ma mère portait en elle. Ce petit bout de vie trop pressé de naître.
..........J'avais sept ans quand on m'a dit la famille va s'agrandir, tu vas avoir un petit frère ou une petite soeur. J'étais contente : je n'étais plus être le bébé de la famille, j'allais devenir la grande s½ur.
Plus je voyais le ventre de ma mère s'arrondir, plus j'avais hâte que ce petit être arrive. Elle, elle avait l'air fatigué mais ne se plaignait jamais, continuant ses besognes. Et quand enfin elle daignait se reposer une fois toutes ses tâches achevées, je venais m'installer confortablement sur ses genoux, la tête sur sa poitrine rendue généreuse par la grossesse. Elle guidait alors ma main sur son ventre jusqu'à ce que nous parvenions à sentir un pied ou une petite main sous sa peau tendue. Je devais avoir l'air émerveillé devant ce mystère de la vie et cela la rendait heureuse, radieuse de sentir bouger sous la caresse cet enfant tant attendu.
..........Mais malheureusement, la vie a fait comme bon lui semblait. Comme trop souvent. Et ma mère a fait une fausse couche. Elle était seule. Nous étions seules à la maison. Quelle ironie du sort : mon père, le seul médecin du village était absent ce jour-là, de garde à l'hôpital de Kazan. Seule restait la vieille Grishka, une femme à l'allure inquiétante qui passait pour une ensorceleuse et dont tout Kurmanakovo se méfiait. C'est cette femme-là que ma mère m'a envoyée quérir de toute urgence.
Affolée à la vue de tout ce sang, j'ai couru aussi vite que mes petites jambes me le permettaient pour ramener chez nous la vieille sorcière comme on l'appelait.
Grishka s'est enfermée dans la chambre avec ma mère, m'ordonnant de déguerpir en vitesse. Et ce n'est qu'au fil de longues heures qui m'ont semblée une éternité que la vieille est réapparue, emportant avec elle un amas informe de linge souillé. C'était un petit frère.
..........Après cela, cette chambre que l'on avait apprêtée et parée joyeusement pour la venue du bébé est restée tristement silencieuse. Inoccupée. Le temps que s'apaise la peine. Que le temps fasse son ½uvre. Aujourd'hui cette pièce trop longtemps condamnée, fermée à doubles tours comme on refoule un passé trop lourd reprend doucement vie grâce à Lena, mon Amour, mon Ange qui s'installe dans ma vie pour mon plus grand bonheur.
..........La gêne des premiers instants s'étant très vite envolée, c'est une jeune femme attentionnée, rayonnante que je découvre au quotidien et qui plus est s'entend à merveille avec mes parents. Oui. Je crois même qu'une certaine complicité s'est installée entre eux, et tout particulièrement avec ma mère. Ces deux-là saisissent d'ailleurs la moindre occasion pour se jouer de moi et rire à mes dépends. Et ce n'est pas un hasard si la cuisine est le théâtre privilégié de nos joyeuses facéties lorsque nous, les trois femmes de la maison, préparons le dîner. Est-ce ma faute si l'autre soir j'ai malencontreusement laissé le carton et fait cuire la pizza avec ? Bon. J'avoue. Il y avait vraiment de quoi se moquer de bon c½ur. Surtout à voir l'allure de la pizza complètement massacrée par mes soins. Je souris en repensant aux fous rires qui ont suivis.
- Elle est en retard.
..........Tirée de ma rêverie, je n'ai pas bien saisi.
- Ta mère est à retard, répète Lena voyant ma mine interloquée.
..........Le temps est maussade et gris. Toutes deux attendons sur le perron du lycée.
..........Il était convenu que ma mère vienne chercher Lena après son travail et qu'elle me dépose au passage chez Dimitri. Mes cours de soutiens n'étant plus envisageables en ces murs après les heures de classe, c'est au domicile de Dima que je poursuis mes leçons de maths avec mon professeur particulier.
- Elle a sans doute été retenue par...
..........Pas le temps d'achever ma phrase que déjà un moteur se fait entendre au loin. Puis une vieille Lada rouge déboule au coin de la rue. Cette voiture, la première que mon père ait achetée voilà maintenant vingt ans, ronronne comme un chat malgré son grand âge. Je ne comprends pas pourquoi ces satanés Occidentaux dénigrent ainsi notre industrie automobile. Allez savoir pourquoi ces préjugés ont la vie dure. Je n'en ai aucune idée. Et puis d'ailleurs, vous avez déjà vu une 2Cv démarrer par -40°c, vous ? La Lada, elle, ne fait aucune difficulté pour affronter le climat et les routes de Russie.
..........Le vieux 4X4 s'arrête à notre hauteur.
-Excusez-moi, les filles, lance ma mère. Monsieur Demin m'a demandé un courrier urgent à envoyer de suite.
..........Iossim Evstigneïevitch Demin est le maire de Kurmanakovo. Maman travaille à la mairie de la ville. C'est la secrétaire du maire.
..........Nous nous engouffrons dans la voiture.
- Papa est revenu ? questionnais-je.
..........Par un petit signe de tête, elle me répond par la négative.
..........Le ciel gronde. Les nuages se sont éventrés. L'orage vient d'éclater. Pensive, je suis le ballet des essuie-glaces sur le pare-brise.
..........Voilà trois jours à présent qu'il n'est pas rentré. A chacune de mes tentatives pour obtenir des informations, ma mère m'a déboutée, rétorquant qu'elle ne sait pas et que, même si elle sait, il y avait des choses qu'il valait mieux que j'ignore. Et ce laïus inlassablement réitéré mettait fin à la conversation malgré mes assauts.
- Mais où est-il parti ? Il n'a pas pu oublier la fête de fiançailles de Tania et Sergueï tout de même ?
..........Ma mère me jette un rapide coup d'oeil dans le rétroviseur.
- Ne t'en fais pas. Il sera là demain pour jouer du goudok à la fête.
..........Un silence pesant que seul semble atténuer la radio s'installe dans la voiture. Lena ne dit pas un mot, préférant regarder défiler les paysages par la vitre.
..........Puis la voiture s'arrête devant une imposante bâtisse.
- Voilà on y est ! Je passerai te rechercher après ton cours.
- A tout à l'heure.

# Posté le vendredi 06 avril 2007 14:40

Modifié le samedi 10 mai 2008 12:20